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ENQUETE-Libye-Le camp de Khalifa Haftar se procure des drones de combat malgré l'embargo de l'Onu
information fournie par Reuters 02/04/2026 à 12:15

Le chef militaire de l'est de la Libye, Khalifa Haftar, aurait acquis des drones de combat chinois et turcs, selon un reportage Reuters, malgré un embargo de longue date de l'Onu sur l'approvisionnement en armes de ce pays nord-africain divisé.

Des images satellites commerciales montrent, entre fin avril et décembre 2025, au moins trois drones sur la base aérienne d'Al Khadim, située dans le désert à environ 100 kilomètres à l'est de la ville de Benghazi. Leur arrivée n'avait pas été signalée auparavant.

Ce qui semblait être du matériel de maintenance au sol pour ces appareils était encore visible cette année, selon trois experts en armement ayant examiné les images.

Les véhicules aériens sans pilote (UAV) ont joué un rôle important lors de la guerre civile libyenne de 2014 à 2020, où l'Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar a tenté de renverser le gouvernement de Tripoli reconnu par l'Onu.

Le premier accusait alors le second d'abriter des gangs armés et des "terroristes", ce que le gouvernement a nié.

Des pays comme les Émirats arabes unis (EAU), l'Égypte et la Russie ont fourni un soutien clé à Khalifa Haftar, selon les enquêteurs de l'Onu, tandis que la Turquie soutenait l'administration basée à Tripoli. La Chine s'était abstenue de prendre parti.

Les factions rivales en Libye ont convenu d'un cessez-le-feu en 2020, mais le pays reste divisé entre l'administration de Khalifa Haftar à l'est et le gouvernement basé à Tripoli, dirigé par le Premier ministre Abdulhamid Dbeibah, à l'ouest.

L'arrivée de nouveaux drones de combat à Al Khadim "serait une énorme victoire symbolique" pour Khalifa Haftar, renforçant son emprise sur l'est et une grande partie du sud, y compris les principaux champs pétrolifères, et consolidant sa position dans les négociations pour former un gouvernement libyen unifié, a déclaré Anas El Gomati, responsable de l'Institut Sadeq, un think tank libyen.

Ce dernier a ajouté que ces armes pourraient également servir à défendre les lignes d'approvisionnement du groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan voisin, engagées depuis 2023 dans une sanglante guerre civile.

Khalifa Haftar a nié soutenir les FSR.

L'armée de Khalifa Haftar ne dispose pas, à sa connaissance, de l'expertise technique nécessaire pour piloter ce type de drones, a précisé Anas El Gomati à Reuters.

"La question reste: qui les pilote?"

Les experts ayant examiné les images satellites ont déclaré que l'un des drones était très probablement un Feilong-1 (FL-1) de fabrication chinoise, un appareil de surveillance et d'attaque. Les autres semblent être des drones turcs Bayraktar TB2, moins puissants, ont convenu les trois experts, bien qu'ils n'aient pas exclu qu'il s'agisse d'autres modèles.

Reuters n'a pu établir ni l'identité du fournisseur ni la date de livraison de ces drones. L’ANL, les gouvernements chinois et turc, ainsi que les fabricants des drones, la société de défense Zhongtian Feilong basée à Xi'an et Baykar basée à Istanbul, n'ont pas répondu aux questions détaillées posées pour cet article. Le gouvernement basé à Tripoli n'a également fait aucun commentaire.

Reuters n'a pas pu établir si la Chine, la Turquie ou tout autre État membre de l'Onu avait demandé des exemptions à l'embargo pour envoyer des drones dans l'est de la Libye. Le comité du Conseil de sécurité chargé de traiter ces demandes n'a pas répondu aux questions concernant les drones.

Le département des affaires de consolidation de la paix de l'Onu a renvoyé Reuters à une résolution du Conseil de sécurité adoptée l'année dernière, exprimant une "grave préoccupation" face aux violations persistantes de l'embargo, qui exige l'approbation de l'Onu pour tout transfert d'armes vers la Libye.

LES AUTORITÉS RIVALES DE LA LIBYE EN COURSE POUR SE RÉARMER

L'embargo sur les armes en Libye existe depuis 2011, après la chute Mouammar Kadhafi, qui a dirigé le pays de 1969 à 2011. Cependant, des armes sophistiquées ont afflué dans le pays pendant la guerre qui a suivi, selon un groupe d'experts de l'Onu chargé de surveiller l'embargo, faisant de la Libye le premier grand théâtre africain de combat de drones.

Les tensions se sont désormais apaisées, mais les deux camps tentent de renforcer leur puissance aérienne, selon cinq analystes spécialistes de la Libye, des experts en armement et les enquêteurs de l'Onu.

En décembre, l'ANL a conclu un accord de quatre milliards de dollars (3,47 milliards d'euros) avec le Pakistan pour l'achat d'équipements militaires, notamment des avions de combat JF-17 développés en collaboration avec la Chine, a rapporté Reuters.

Des responsables pakistanais avaient déclaré à Reuters à l'époque que cet accord ne violait pas l'embargo. Les responsables des sanctions de l'Onu ainsi que les ministères pakistanais des Affaires étrangères et de la Défense n'ont pas répondu aux questions concernant ces affirmations.

L'acquisition de drones chinois et turcs marquerait un renforcement significatif des capacités de l'ANL après le départ, en 2020, d'une flotte de drones Wing Loong II de fabrication chinoise basés à Al Khadim, documentée par le panel de l'Onu.

Les Émirats arabes unis, qui considéraient Khalifa Haftar comme un rempart contre les groupes islamistes, ont aidé l'ANL à renforcer sa puissance aérienne, notamment en fournissant et "très probablement" en exploitant les Wing Loong, a indiqué le groupe d'experts dans un rapport annuel de 2017.

Abou Dhabi a nié tout soutien militaire à l'ANL. Le ministère des Affaires étrangères des Émirats arabes unis n'a pas répondu aux questions sur les nouveaux drones.

La Turquie avait fourni des drones TB2 et des systèmes de défense aérienne au gouvernement de Tripoli, qui ont contribué à repousser l'assaut de Khalifa Haftar sur Tripoli en 2020, créant une impasse qui perdure depuis lors.

L'équilibre des forces aériennes a encore penché en faveur de Tripoli en octobre 2022, lorsque le gouvernement a signé un accord avec la Turquie pour l'acquisition de drones Bayraktar Akinci plus sophistiqués, capables de transporter près de trois fois la charge utile et d'atteindre des altitudes plus élevées que le Wing Loong II.

Cependant, les relations entre la Turquie et Khalifa Haftar se sont récemment améliorées, Ankara cherchant à préserver ses intérêts économiques et énergétiques en Libye et à obtenir la ratification par le parlement de l'est d'un accord controversé sur les frontières maritimes conclu avec les autorités de l'ouest en 2019.

Ibrahim Kalin, chef de l'Organisation nationale turque du renseignement, a rencontré Khalifa Haftar et son fils Saddam à Benghazi en août pour discuter des moyens "d'améliorer la coopération" en matière de renseignement et de sécurité, a déclaré l'ANL dans un communiqué publié à l'époque.

Saddam Haftar, commandant en second de l'ANL, s'est rendu à Ankara à trois reprises l'année dernière, où il a rencontré de hauts responsables, dont le ministre de la Défense Yasar Guler, qui a présenté son engagement auprès de l'ANL comme un pas vers une "Libye unifiée".

Reuters n'a pas pu établir si les discussions comprenaient la fourniture de drones.

UN NOUVEAU DRONE REPÉRÉ SUR UNE BASE AÉRIENNE DE L'EST

Entre fin avril et juillet de l'année dernière, un type de drone jamais vu auparavant en Libye a été aperçu à l'extérieur d'un hangar sur la base d'Al Khadim, comme le montrent des images satellites examinées par Reuters.

Le même type de drone est également apparu sur la piste d'Al Khadim le 3 mai, suggérant qu'il était utilisé, selon Wim Zwijnenburg, expert en technologie militaire auprès de l'organisation pacifiste néerlandaise PAX.

Sa coque rappelle celle d'un Wing Loong II, mais la forme des ailes indique plutôt un Feilong-1, selon Wim Zwijnenburg, Jeremy Binnie, spécialiste du Moyen-Orient chez Janes, et Joseph Dempsey, analyste militaire au sein du think tank de London's International Institute for Strategic Studies.

Peu de photos de ce modèle ont été publiées, et Reuters n'a pu trouver aucune image satellite antérieure, ce qui rend difficile son identification avec certitude.

Un nouvel abri a été construit en novembre à l'emplacement du drone, ce qui, selon Jeremy Binnie, pourrait expliquer son absence sur les images suivantes. Un camion transportant du matériel satellitaire, probablement destiné à piloter l'appareil, se trouvait encore près de l'aire de stationnement le 12 janvier.

Khalif Haftar semble tenter depuis des années d'acquérir des drones militaires chinois, a déclaré Justyna Gudzowska, directrice exécutive du groupe de surveillance The Sentry.

Depuis 2019, des drones chinois auraient été impliqués dans deux tentatives présumées de contrebande d'équipements militaires vers l'est de la Libye, selon des enquêteurs américains, canadiens et italiens.

En juin 2024, les autorités italiennes, sur la base de renseignements américains, ont saisi une cargaison de pièces de drones en provenance de Chine et à destination de Benghazi. Les experts de l'Onu ont identifié ces composants comme provenant de deux Feilong-1, un modèle couvert par l'embargo, selon un projet du rapport 2025 consulté par Reuters.

La Chine a contesté le fait que ces pièces constituaient du matériel militaire, affirmant qu'elles provenaient d'un modèle mis au rebut pour des missions de secours d’urgence.

D'AUTRES DRONES FONT LEUR APPARITION

Deux drones plus petits sont apparus sur le même tarmac à Al Khadim sur une image de Vantor datée du 17 décembre. Leur longueur, envergure et conception à double poutre de queue correspondent aux drones turcs TB2, a déclaré Joseph Dempsey, qui a signalé cette image à Reuters.

Ce modèle s'est fait connaître lorsque l'Ukraine l'a déployé contre les forces d'invasion russes et a été largement exporté, notamment vers les Émirats arabes unis.

Bien que des fabricants de Chine, des Émirats arabes unis et de Biélorussie produisent des modèles similaires, deux unités de contrôle au sol à double antenne, visibles sur des images satellites de juillet à mars, indiquent fortement que des TB2 étaient opérationnels dans la région, ont convenu les trois experts.

Des images satellites de Planet Labs montrent qu'Al Khadim a subi d'importants travaux de rénovation depuis début 2025, incluant au moins trois nouveaux hangars sur l'aire de trafic où les drones ont été repérés.

Une autre structure en construction est probablement destinée au "stationnement et lancement de drones turcs Bayraktar", selon un projet du rapport de l’Onu.

Les forces russes, présentes à Al Khadim pour leurs propres opérations en Afrique de l'Ouest et centrale, ne semblent pas exploiter les drones visibles sur les images, ont indiqué les experts à Reuters.

Le directeur général de Baykar, Haluk Bayraktar, a déclaré à CNN lors d'une interview en 2022 que son entreprise ne fournirait jamais de drones à la Russie.

Bien que Moscou utilise certains drones de surveillance chinois et composants, aucun déploiement d'un drone de combat chinois entièrement assemblé n'a été documenté, a précisé Wim Zwijnenburg.

Les ministères russes de la Défense et des Affaires étrangères n'ont pas répondu aux demandes de commentaires.

(Reportage Alexander Dziadosz, Aaron McNicholas et Vinaya K ; avec la contribution de Milan Pavicic et Reade Levinson, Giulia Paravicini, Tuvan Gumrukcu, Can Sezer et Luc Cohen; version française Elena Smirnova, édité par Benoit Van Overstraeten)

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